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18 déc. 2007

Je la replace



Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes

et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme.

Arthur Cravan, 1914.

7 oct. 2007

chapitre de suggestions

Dans la vie de chaque homme, il survient au moins une époque où l’esprit semble un court moment se détacher du corps, et, s’élevant au-dessus des préoccupations mortelles, au point d’en avoir une vue compréhensive et générale, apporte en toutes circonstances une appréciation de son humanité, aussi exacte que possible, à cet esprit particulier. L’âme ici se sépare de sa propre idiosyncrasie ou individualité, et considère son être non plus comme sa possession exclusive, mais également comme une portion de l’être universel. Toutes les bonnes résolutions importantes que nous prenons – toutes les régénérations du caractère, marquées dans un sursaut – n’interviennent qu’à de telles crises de la vie. Et c’est ainsi notre sentiment du moi trop aigu qui nous rabaisse et nous conserve au rang d’êtres déchus [1].

* * *


Qu’il y ait une injustice à ne pas considérer l’imagination comme la reine des facultés mentales, c’est ce que prouve la conscience aiguë qu’a l’homme imaginatif du fait que ladite faculté conduit souvent son âme jusqu’à l’aperçu de choses surnaturelles et éternelles – jusqu’à l’extrême limite des grands secrets. En effet, il arrive à sentir par moments les parfums diffus et à entendre les mélodies d’un monde plus heureux. Quelques-unes des connaissances les plus profondes – peut-être toutes les connaissances très profondes – ont été le fruit d’une imagination hautement stimulée. Les grands intellects devinent avec justesse. Les lois de Kepler ont été, de son propre aveu, devinées [2].

* * *


La perception intuitive, apparemment fortuite, par laquelle nous accédons bien souvent à la connaissance, au moment où la raison faiblit, abdiquant tout effort, est assez semblable au coup d’œil jeté furtivement vers une étoile, par lequel nous la voyons plus clairement que si nous dirigions notre point de vue en plein sur elle ; ou bien encore, à la façon dont nous gardons les yeux mi-clos, à la vue d’un gazon, pour en apprécier plus pleinement l’intensité du vert [3].


Edgar Allan Poe, décembre 1844.

Extrait de Marginalia, ouvrage déjà cité ici (Allia, trad. et notes L. Menasché)

[1] Le même sujet est traité par Poe dans quelques nouvelles somnambuliques : Révélation magnétique, La Vérité sur le cas de M. Valdemar, et surtout Colloque entre Monos et Una. Son poème Pour Annie s’inscrit dans une veine comparable.
[2] Johannes Kepler (1571-1630), astronome allemand. L’idée est chère à Poe et sera reprise dans Eurêka.
[3] Cette idée figure, avec quelques modifications, dans Le Double Assassinat dans la rue Morgue ; et sera plus amplement développée dans Colloque entre Monos et Una.

image : Claude Pélieu - Fat Slut Blues (collage-transfert)

2 oct. 2007

« Une poche de nuit est en nous »

Gisèle Prassinos, née en 1920 à Istanbul – à l’époque Constantinople –, est poète et plasticienne. Elle a publié dès l’âge de quatorze ans dans la revue Documents 34. Elle a aussi écrit des nouvelles et des romans, dont le très beau Le visage effleuré de peine et Brelin le frou.



Tout sent la noisette ici
Je le sais et je sais aussi
Qu’il y a une table
Et un chien qui se pâment
Comme moi tout est beau ici
Et je vois dans un coin
Entre les fils entremêlés du soir
Une ombre et un chameau
Qui craquent
Pour savoir combien il y a d’heures
Ici j’ai parlé et là je me suis tuée
Et après quand j’ai passé par
Le petit endroit du couloir
Quelqu’un m’a enterrée
Et alors seulement après tant de folies
J’ai compris qu’il y avait des tigres ici
Qu’il y avait aussi des cheveux
Et que la mort et ses yeux ont disparu.





Parmi les fleurs ton cœur a germé
Ainsi qu’un démon des plumes centrales
Et plus tard
Entente certaine
Plus tard très tard dans un lieu sûr
Je t’enlèverai les narines pour que tu sois belle
Très belle
On disait oui
Mais quand mon être vieux et lent
Très veineux et presque maigre
Mais naturellement
Nous irons là
Si vieux qu’il peinait si fort
J’ai chanté avec toi
L’éternelle.



La Lutte Double (G.L.M., 1938).





VIENS SUR MOI…


Viens sur moi sans tes genoux vides
Essaie sans tes doigts que je baise
D’ouvrir ce petit lit lourd de blancheur.
J’y ai mis de la braise.
Un souffle chaud de ceux qu’on trouve à la campagne
L’occupe et nous le fait aimer.
Le matin y plonge sans cesse
Avec des fleurs et du papier d’argent
On sent sous la toile une odeur de bois coupé
Qui monte dans la tête de ceux qui le regardent.
Ecoute-moi ne t’amuse pas à me lancer loin de toi
Admire un peu un objet
Que j’ai confectionné avec ma peau et mon corps engourdi.





LA RIVIÈRE ET LA FLEUR


La rivière et la fleur sont des femelles
Tandis que tes cheveux sont beaux.
J’aime les cheveux et la toile est plus belle
Et plus beaux encore sont les animaux.
Il y a dans tes bras quelque chose qui a des moustaches
Un nez des yeux et quelquefois une queue.
Mais puisque tu ne veux pas me prendre
Tu es très satisfaite.


Facilité Crépusculaire (Debresse, 1937).


3 juin 2007

Notre amie, toujours elle, décidemment


Va falloir que je pense à renommer ce blog Le blog de la girafe...

Pour tenter une première interprétation de l’analogie girafe-Vérité* (voir texte scanné plus bas), on peut se faire aider par Baudelaire, qui a lu Fourier.

Premier quatrain du célèbre sonnet Correspondances :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Pour Baudelaire, c’est le poète qui est le passeur, celui qui peut interpréter, déchiffrer la Nature. Ce que Baudelaire veut retrouver, c’est la ténébreuse et profonde unité, celle d’avant la Civilisation, justement. Retrouver le langage originel, celui de l’Age d’or, que cherchent tous les poètes, au fond. En effet, le poète est celui :

Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!

(Elevation)

Mais ce n'est pas là tâche aisée, on se rappelle L'Albatros, cloué au sol et moqué des hommes...


Baudelaire au fauteuil, par Nadar

Le langage des fleurs… il y a des pages formidables de Fourier sur les fleurs... Mais revenons à nos girafes. Pour Fourier, une approche scientifique de l’étude des rapports cachés de l’homme et de la Nature, rapports qu'il s'agit de décrypter, est possible. Tous les modèles de caractères, tous les rapports passionnels, en positif comme en négatif, sont déjà écrits. Mais c'est une approche assez particulière, la sienne, toujours dans un but de réconciliation des hommes avec leur environnement. Cette approche scientifique est aussi extrêmement poétique : la Théorie des quatre mouvements, son premier texte publié, qui est aussi le plus audacieux, est qualifié de poème mathématique, et c’est entre autres pour cela qu’on s'en moquera, notamment Marx (mais pas Engels), qui l’écartera au profit de son « socialisme scientifique », en posant la séparation de celui-ci avec le « socialisme utopique ». La concurrence était rude.

Mais quels sont ces quatre mouvements? Le social, le minéral, le végétal, l’animal, qui doivent, qui peuvent fonctionner en Harmonie grâce aux attractions passionnelles libérées, en séries calculées. Mais cette Harmonie sera inédite, il s’agit en effet d’atteindre à un ordre nouveau et non d’un retour en arrière avant on ne sait quel péché originel. Le projet de Fourier est révolutionnaire.


à suivre


* je garde ici les majuscules de Fourier pour Nature, Civilisation, Harmonie, etc., même si ça n’est plus dans nos habitudes.


Pour plus d’infos sur la girafe, la « vraie », ici c’est vraiment pas mal.

21 mai 2007

La girafe, encore elle

A venir, la girafe: le retour...


mais qu'est-il arrivé à ma bibliothèque?

26 avr. 2007

Pensées, fantaisies et impressions psychiques

« Quelque Français, peut-être Montaigne, a dit : "Les gens parlent de penser ; mais quant à moi, je ne pense jamais, sinon lorsque je m’assieds pour écrire." C’est cette absence de pensée, à moins qu’on ne se soit installé pour écrire, qui est la cause de tant d’ouvrage indifférents. Cependant, l’observation du français a peut-être plus de sens qu’il ne nous semble à première vue. Il est certain que le seul acte de rédiger participe hautement à rendre la pensée plus logique. Chaque fois qu’en raison de son vague, je ne suis pas pleinement satisfait d’une conception de mon esprit, je recours à la plume afin d’obtenir grâce à elle toute la forme, l’enchaînement et la précision nécessaires.


Quoi de plus fréquent que d’entendre dire, de telle ou telle pensée, qu’elle dépasse la sphère des mots ! Je ne crois pas qu’aucune pensée – aucune pensée vraiment digne de ce nom – puisse être hors de la portée du langage. J’estime plutôt que là où l’on rencontre une difficulté pour s’exprimer, il y a un défaut de réflexion ou de méthode de l’intellect qui la ressent. Pour ma part, je n’ai jamais eu la moindre pensée qu’il ne m’ait été possible de mettre en mots sans lui imprimer plus de netteté. Comme je l’ai déjà fait remarquer, la pensée devient plus logique à travers l’effort de son expression par écrit.


Il y a toutefois une classe de fantaisies d’une extrême délicatesse, qui ne sont point des pensées et pour lesquelles, jusqu’à présent, j’ai trouvé absolument impossible d’adapter le langage. J’emploie le mot fantaisies au hasard, et simplement parce qu’il faut employer quelque vocable ; mais l’idée couramment associée à ce terme n’est pas, même grossièrement, applicable aux ombres d’ombres dont il est ici question. Elle me paraissent plutôt psychiques qu’intellectuelles. Elles ne se produisent dans notre âme (hélas combien rarement !) qu’aux périodes de la plus profonde tranquillité ; quand nous sommes en parfaite condition physique et mentale ; et seulement à ces points de la durée où les confins du monde onirique se mélangent avec ceux du monde de la veille. Je n’ai la notion de ces rêveries que lorsque je me trouve à la lisière du sommeil, tout en ayant conscience de mon état. J’ai pu vérifier que cette condition ne se produit qu’au cours d’une imperceptible fraction de temps, alors que pour avoir véritablement une pensée, un certain prolongement dans la durée demeure nécessaire ; mais cela n’empêche pas que ces "ombres d’ombres" y foisonnent.


Ces "fantaisies" s’accompagnent d’une extase délicieuse, aussi éloignée des plus grandes jouissances du monde de la veille ou des songes que le Ciel de la théologie nordique est éloigné de son Enfer. Je considère ces visions, alors même qu’elles se produisent, avec une sorte d’appréhension qui parvient, dans une certaine mesure, à modérer ou à calmer mon extase. Je les considère ainsi par la conviction (qui fait elle-même partie de mon extase) que cette jouissance est en soi d’un caractère supérieur à la nature humaine, qu’elle est comme un coup d’œil jeté sur le monde des esprits. Et j’arrive à cette conclusion – si toutefois ce terme est applicable à une intuition spontanée – parce que j’ai la perception, en éprouvant pareilles délices, d’un élément d’une absolue nouveauté. Je dis absolue car dans ces fantaisies – permettez-moi de les appeler maintenant impressions psychiques – on ne trouve vraiment rien qui ait, même approximativement, le caractère des impressions ordinaires. Tout se passe, en fait, comme si les cinq sens étaient supplantés par cinq myriades d’autres sens, étrangers à la condition mortelle.


Cependant ma foi dans la puissance de la parole est si entière que j’ai cru, par moments, possible de fixer jusqu’à l’évanescence des fantaisies que je viens d’évoquer. Dans les expériences que j’ai faites en ce sens, je suis allé suffisamment loin, pourvu que ma santé physique et mentale fût satisfaisante, pour contrôler leur apparition ; c’est-à-dire que je puis désormais m’assurer, à moins d’être malade, que cette condition se produira si je le souhaite, au moment déjà décrit, tandis que naguère encore je ne pouvais jamais en être certain. J’entends par là que je puis être sûr, quand toutes les circonstances sont favorables, de la venue de cet état ; et que je me sens capable de la provoquer ou de la contraindre à se produire. Mais les circonstances favorables n’en sont pas moins rares, autrement j’aurais déjà contraint les cieux à descendre sur terre. Je me suis appliqué ensuite à empêcher le glissement du point dont j’ai parlé – le point de fusion entre le rêve et la veille – à empêcher, dis-je, selon mon gré, le glissement depuis cette zone frontière jusqu’à l’empire du sommeil. Non pas que je puisse prolonger cet état, ni faire de ce point quelque chose de plus qu’un point ; mais je puis à volonté rebondir de ce point à la veille ; et ainsi transporter ce point lui-même dans le royaume de la mémoire ; en recueillir les impressions – ou plus exactement, le souvenir de ces impressions – de manière à les examiner, quoique pendant un temps infime, avec l’œil de l’analyste.


C’est pourquoi, ayant accompli de tels progrès, je ne désespère pas de mettre en mots une part suffisante de ces fantaisies, afin de donner à certaines catégories d’intellects une vague idée de leur nature. De ce que j’avance, on ne doit pas conclure que les fantaisies ou les impressions psychiques auxquelles je me réfère n’appartiennent qu’à moi seul – bref, qu’elles ne sont pas communes à tous les mortels ; car sur ce point, il m’est absolument impossible de former une opinion. Mais on peut tenir pour certain qu’une notation, même partielle, de ces impressions bouleverserait l’intelligence universelle de l’humanité, par la suprême nouveauté de leur contenu et des suggestions qui en découleraient. En un mot, si je devais jamais écrire un article à ce sujet, le monde serait obligé de reconnaître qu’enfin j’ai fait une œuvre originale. »

Edgar Allan Poe
Extrait de Marginalia, recueil de textes publiés dans plusieurs revues nord-américaines de 1844 à 1849, soit pendant les dernières années de la vie de Poe. (un choix - d'où sont tirées ces quelques lignes - vient d'être réédité chez Allia, trad. L. Menasché)

Photos: Afrique équatoriale entre 1875 et 1890, BNF

18 avr. 2007


Ce n'est ni l'anniversaire de sa naissance (Paris, le 22 mai 1808), ni celui de sa mort (Paris, le 26 janvier 1855), ni pour faire bien, c'est juste un grand salut à Gérard de Nerval. Oui, rassembler ces textes et publier quelque chose autour de Nerval, mais pour l'instant...




« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’oeuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous.

Swedenborg appelait ces visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie plus souvent qu’au sommeil ; l’Ane d’or d’Apulée, la Divine Comédie du Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l’âme humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée tout entière dans mon esprit ; – et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées ; il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues... ? »

Aurélia, début de la première partie.

28 mars 2007

Mais il tient dans la main

Oráculo manual y arte de prudencia. Baltasar Gracián (1601-1658). L’Homme de cour ou encore L’Art de la prudence, selon les éditions. 300 entrées bourrées d’aphorismes, maximes, paradoxes, de ces bouquins qu’il fait bon ouvrir « au hasard », refermer, laisser, reprendre… Un oracle ? Diable, le mot est fort. Bon, mais le Livre des transformations en est aussi un. Quoi qu'il en soit ce jésuite pas très catholique a payé cher son obstination à publier de la littérature profane, plusieurs traités qui sont autant de preuves de son insoumission, à son ordre religieux déjà. Ostracisme. Le livre est célèbre, et relativement confidentiel à la fois. Là, je tombe sur ça :

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Savoir se soustraire

Si c’est une grande science que de savoir refuser des grâces, c’en est une plus grande de se savoir refuser à soi-même, aux affaires, et aux visites. Il y a des occupations importunes qui rongent le temps le plus précieux. Il vaut mieux ne rien faire que de s’occuper mal à propos. Il ne suffit pas, pour être homme prudent, de ne faire point d’intrigues ; mais il faut encore éviter d’y être mêlé. Il ne faut pas être si fort à chacun que l’on ne soit plus à soi-même. On ne doit point abuser de ses amis, ni rien exiger d’eux au-delà de ce qu’ils accordent volontiers. […]

trad. Amelot de la Houssaye, Ed. Payot & Rivages

DE CES NOTES PRISES DANS LES MARGES DES LIVRES ET D'AUTRES CHOSES ENCORE...